John Valadez (né à Los Angeles en 1951), Convertible Operas / Cinema Dedeuche, Bordeaux, 2014.

Dans le cadre de l’exposition Chicano Dream (27 juin - 26 octobre 2014) et de la célébration du cinquantième anniversaire du jumelage Bordeaux/Los Angeles, l’association des Amis du musée d’Aquitaine a accueilli en résidence le peintre John Valadez .

Né en 1951 à Los Angeles, John Valadez est un artiste de réputation internationale qui expose aux Etats-Unis et en Europe et dont les œuvres sont entrées dans de nombreuses institutions privées et publiques. En 1987-88, il fut l’un des premiers artistes américains reçus en résidence au Château de la Napoule par la Napoule Art Foundation. Au terme de ce séjour, un voyage de deux mois dans le sud de la France et en Espagne lui permit de mieux connaître les grands maîtres européens, source d’inspiration qui apparaît dans nombre de ses œuvres. En 2012 et 2013, le musée d’art contemporain de San Diego puis le Vincent Price Art Museum de Los Angeles présentaient Santa Ana Condition : John Valadez, grande rétrospective de son travail des trente-cinq dernières années, regroupant photographies, peintures, pastels et montrant l’évolution d’un travail où les rues de Los Angeles, les plages toutes proches et l’océan sont le théâtre d’instantanés de vie de la communauté chicana.

Titulaire d’un bachelor’s degree of Fine Arts à la California State University, Long Beach, John Valadez se fait connaître dans les années 70, au sein du mouvement artistique chicano qui accompagne les revendications pour les droits civils et politiques des Mexicains Américains. Les collectifs d’artistes mettent l’art au service des revendications sociales et identitaires et travaillent à la création de grandes fresques murales. Ils s’approprient les murs pour exprimer leurs idées et éveiller la conscience des masses par des images simples aux couleurs éclatantes, rappelant l’héritage culturel, les valeurs des chicanos et dénonçant les inégalités sociales. Au milieu des années 70, John Valadez intègre le groupe Los Four (les quatre) héritier des principes de l’art monumental défendus dès les années 20 par les muralistes mexicains Los tres grandes (les trois grands), Diego Rivera, José Clemente Orozco et David Alfaro Siqueiros. Il est l’un des artistes fondateurs du Centro de Arte Publico dans Highland Park et associe les jeunes à son travail. Dans le mural Return of the Maya (3400 North Figueroa Street) qu’il peint avec Carlos Almaraz en 1979, le visage de ces adolescents symbolise une population fière de son héritage et résistant à la culture dominante.

 Robert et Liz

couple balam

 

 

 

Photographe, il réalise avec une grande précision des portraits de la population chicana d’abord en noir et blanc au début des années 70, puis en couleur dès 1978. Il se constitue ainsi un répertoire visuel, fixant sur la pellicule des types, figures isolées, couples ou scènes de la vie quotidienne de sa communauté qui acquièrent un véritable caractère documentaire. John Valadez transpose plusieurs de ces clichés, exécutant des dessins au crayon et, dès 1980, des pastels. Ainsi Robert and Liz où la très grande précision des traits, la forte présence physique du couple tendrement enlacé, sont magnifiées par la subtilité des couleurs.

 

 

 

 
Couple Balam, 1980, photographie, coll. John Valadez,                                                                                                  Robert et Liz, 1984, pastel, coll. Glenna Avila, courtesy John Valadez

 

Couple in Downtown

 

Dans les années 80, les artistes poursuivent des carrières plus individuelles. Pendant une quinzaine d’années, installé dans son atelier sur Broadway à Downtown L.A., John Valadez s’imprègne de l’atmosphère de cette artère commerçante très animée, observant avec acuité les allées et venues des habitants et des passants. Il photographie et puise dans ce riche fonds iconographique les éléments qui lui permettent de créer des images nouvelles auxquelles la vérité photographique donne une réalité. Les magazines, en particulier les romans-photos, et les faits divers sont aussi une grande source d’inspiration. Il peint ainsi en 1981 pour l’intérieur du Victor Clothing building, une huile sur toile de 18 m de long, The Broadway Mural, aujourd’hui propriété de la Peter Norton Foundation. Cette  véritable chronique de la vie du quartier se poursuit dans Couple in Downtown L.A. La jeune femme, vêtue de couleurs vives regarde hors du cadre avec insistance et son regard fier et profond accroche celui du spectateur, semblant le prendre à témoin.

 

Couple in Downtown L. A., 1984, huile sur papier, coll. Cheech Marin, courtesy John Valadez

 

John Valadez s’inspire du monde dans lequel il vit, c’est un artiste chicano qui observe et témoigne de la culture et de la vie de la communauté locale donnant ainsi une dimension politique à ses œuvres dynamiques et colorées. La lumière artificielle éclatante des vitrines du grand pastel Leed’s shoes, crée une atmosphère colorée intense accentuée par le premier plan plongé dans l’obscurité où se découpent la silhouette d’un couple de badauds et un amas de sacs poubelles très réalistes comme le clochard couché par terre devant la porte. Ces contrastes forts, lumière-obscurité, abondance-dénuement, mettent en exergue l’isolement et l’indifférence dont sont victimes les plus démunis au cœur d’une grande ville.

Leed's shoes, 2004, pastel

Leed's shoes, 2004, pastel, coll. Robert Berman, courtesy John Valadez

 Street Fight, 1988-2012,

 

 

Valadez livre une vision honnête et sans concessions de la violence de la vie urbaine. Street Fight montre de façon brutale et crue, un autre aspect tragique de la misère et de la violence. Un premier contraste, celui des couleurs crée une grande tension. Le noir profond se heurte au rouge zébré d’or, tracé à grands coups de pinceaux énergiques. Puis la brutale juxtaposition des prostituées nues, solitaires, émergeant de la nuit et des groupes, l’un discutant avec animation sous le regard dur des hommes du second plan, provoque un profond malaise.

 

 

Street Fight, 1988-2012, pastel et acrylique sur papier, coll. John Valadez, courtesy John Valadez

Si son hyperréalisme a été comparée à celui de Richard Estes, photoréaliste qui documenta la ville avec une grande précision dans les années 70, John Valadez dépasse la seule observation et peint avec réalisme des images recomposées et des sujets recréés par son imagination où il distille un sentiment d‘étrangeté, une tension dramatique.

Pool Party, 1987,

 

La tranquillité qui semble baigner de prime abord la scène familiale bien ordinaire de Pool Party, laisse vite place à un sentiment d’inquiétude. Tout est minutieusement détaillé, les attitudes, l’expression de la jeune femme éblouie par le soleil qui nous regarde en plissant les yeux, le short un peu serré à la taille, les reflets des chaises dans l’eau de la piscine, la mousse …. chaque détail est scrupuleusement noté. Mais en même temps la situation semble improbable, comment ignorer la menace du feu qui embrase toute la colline ? Le drame est imminent et nous en sommes les spectateurs impuissants. Les quatre éléments chers à Valadez, sont ici réunis, le feu, l’air, l’eau et la terre symbolisée  par la maison.

 

 

Pool Party, 1987, huile sur toile, coll. Cheech Marin, courtesy John Valadez

 

 

 Catch of the Day

 

 

 

 

 Un sentiment d’étrangeté se dégage de Catch of the Day, encore accentué si l’on se souvient que cette même femme, plusieurs années auparavant, figurait dans une scène de Broadway (Victor Clothing Company Wedding Shop, 1985). Les éléments hyperréalistes mais disparates sont liés dans une sorte de piège visuel troublant où les images irréelles, le rêve, sont présentés avec une évidence familière qui leur confère une réalité.

 

Catch of the Day, 2008, pastel, coll. Joe A. Diaz, courtesy John Valadez

 

 

 

 

 

 

 

 

A l’occasion de l’exposition Chicano Dream où son travail fut particulièrement bien représenté, John Valadez a créé une œuvre monumentale présentée sur la façade du musée pendant toute la durée de l’exposition (27 juin-26 octobre 2014) avant d’être offerte à l’association puis déposée dans un édifice public. Pour peindre cette immense toile (environ 8 x 4, 50 m), l’artiste était secondé par deux assistants français qu’il avait personnellement sélectionnés, Laurent Bastide et Florence Héry, mis à sa disposition par l’entreprise Cultura dans le cadre d’un mécénat de compétence. L’élaboration de cette œuvre a été détaillée et illustrée jour après jour par Laurent Bastide, sur son blog : http://valadezexp2014.canalblog.com

 John Valadez             Convertible Operas / Cinema Deudeuche, esquisse du mural, 2014

John Valadez, Convertible Operas / Cinema Deudeuche, esquisse du mural, 2014 © Mairie de Bordeaux, Frédéric Deval

 

  Florence Héry et Laurent Bastide   Projection des modèles   John Valadez peignant

Florence Héry et Laurent Bastide                                                            Projection des modèles                                                                   John Valadez  peignant     

© Mairie de Bordeaux, Lysiane Gauthier

Ces premiers clichés illustrent la démarche de l’artiste. L’observation des différentes phases du travail de John Valadez permet de mieux comprendre sa technique et l’utilisation de son répertoire de modèles. Les photographies des différents éléments sont projetées sur les toiles enduites de gesso, suspendues contre le mur et mises au carreau. Puis le peintre pose directement la couleur sur la toile sans faire de dessin préparatoire.

Ces images indépendantes juxtaposées trouveront progressivement leur sens au cours de la réalisation pour former une scène cohérente dans un cadre évoquant autant la côte californienne que la côte aquitaine, une plage et un ciel nuageux. La mince bande verte de l’océan animée par l’écume des vagues, sépare la crique de l’immense ciel. Sur le sable, une vieille 2CV cabossée et rouillée, d’un gris-bleu éteint, contraste avec les lowriders décapotables aux couleurs éclatantes. Les occupants de la Pontiac rose, agressifs, invectivent ceux de la Cadillac et leur lancent des projectiles.

La composition est dynamique, les diagonales dessinées par les voitures américaines et les nuages ouvrent l’espace qui semble infini, les personnages sont saisis en pleine action. Pour donner l’illusion de la vérité, le peintre s’attache à représenter avec un grand réalisme une infinité de détails : les cailloux, gravats et boulons qui jonchent le sol ou les reflets sur les carrosseries et les chromes. Répondant à cette scène terrestre, une autre s’inscrit dans les nuages. A droite, sous le regard du "voyeur" coiffé d’une casquette, une femme nue est mollement allongée sur les nuées dans une pose abandonnée telle une nymphe alanguie ou Psyché endormie. La douceur de cette représentation féminine s’oppose à l’apparition d’un crâne et de silhouettes évoquant un assaut guerrier. Plus loin trois jeunes femmes s’enfuient et une soucoupe volante apparaît dans l’angle supérieur gauche.

Pontiac

 

 

 Pour composer ce tableau, John Valadez a puisé dans son répertoire de photographies des éléments qu’il isole de leur contexte pour les réassembler ; des peintures françaises admirées dans les musées comme L'enlèvement de Psyché de Pierre-Paul Prud'hon (1758-1823) conservé au Louvre, voisinent avec le cliché d’une voiture à la casse, des images de paisibles manifestations festives ou de reportages d’actualités sur les événements politiques en Ukraine, en Crimée ou en Afrique du Nord. Sur le siège arrière de la Pontiac devant la jeune chicana agenouillée sur le coffre, moulée dans un pantalon de cuir noir, le jeune homme au polo rouge est un manifestant du Printemps arabe.

 A l’origine de cette composition, une huile Convertible Opera qu’il complète en la coupant en deux pour rajouter une voiture typiquement française. Cherchant quelle automobile représenter, John Valadez s’est aperçu en discutant et en interrogeant les personnes qu’il rencontrait que nombreux étaient ceux qui avaient possédé une 2CV et que tout le monde identifiait parfaitement ce véhicule. C’est ainsi qu’elle symbolise la France et le vieux continent à côté des voitures aux chromes brillants, entretenues avec un soin jaloux par la jeunesse de L.A.

 

 

 

Pontiac détail

 

 

 

 

 

 

 

La lowrider, très importante dans la culture chicana, est présente dans plusieurs œuvres de John Valadez qui peint ces véhicules anciens "tunés" dans différents contextes. Si une lowrider apparaît dans le tragique règlement de comptes sur la plage de Getting Them out of the Car (1984), elle est plus souvent mise en scène dans les représentations d’expositions automobiles telles Car Show (2001), Chevy Twin (2006), où des jeunes femmes très court vêtues posent à côté de ces voitures aux couleurs voyantes, occasion pour John Valadez de dépeindre les travers humains de l’orgueil, du pouvoir et du sexe.

 

 

 

 

 

 

Le jeune couple qui semble jaillir de la 2CV par le toit ouvrant est issu d'une photographie prise par Garry Winogrand, en 1952, sur la plage de Coney Island, New York. Tout à la joie d’être au bord de l’océan, il exprime une joyeuse et saine excitation qui contraste avec la violence des occupants de la Pontiac que la jeune femme agacée, essaie de calmer. Cette violence se retrouve dans les nuages où trois jeunes femmes fuient une zone de conflit suggérée par le crâne qui donne naissance à des silhouettes fantomatiques courant dans tous les sens. Nul besoin de représenter des armes, toute l’énergie de ces simples ombres à peine esquissées suffit à exprimer la destruction et la terreur.

Femmes fuyant

Tête de mort

Ceci est aussi évoqué de façon subtile sur la carrosserie de la Cadillac où le peintre représente le reflet des cailloux et des débris qui traînent sur la plage, mêlant à ces éléments bien réels d’autres images, celles de victimes de la révolution mexicaine ; les formes allongées sont en réalité des cadavres. John Valadez instille subtilement des éléments symboliques dans une représentation qui, au premier abord, semble hyperréaliste.

refflets sur la cadillac       reflets aile cadillac

L’artiste ne livre pas toutes les clés de son œuvre laissant à chacun la liberté d’imaginer sa propre interprétation ; l’arrivée de la soucoupe volante gardera son mystère ! Bien que les techniques de  peinture ne soient pas tout à fait les mêmes car Laurent procède par touches successives alors que John et Florence posent les aplats directement, le résultat a une unité et une homogénéité parfaites. La signature collégiale sur la plaque d’immatriculation de la Pontiac, FLOJOLO, comme celle que Laurent a posée à la demande de son mentor sur la 2CV à laquelle il avait consacré tant d’énergie, témoignent de la complicité qui unit les trois artistes.

personnages dans les nuages

Jusqu'au dernier instant, le peintre ajoute des personnages dans les nuages avant d'appliquer plusieurs couches de vernis pour la protéger des UV et des graffitis.

pose du vernis

Le mural apparaît enfin dans son intégralité lors de l'accrochage sur la façade du musée, le mercredi 25 juin.

accrochage muralpose du cadre

 

mural sur la façade du musée

Cette œuvre sera présentée de façon pérenne dans la Salle des Fêtes du Grand Parc à l'issue de sa rénovation.

 

C.B.

Les photographies sans indication de copyright sont de l'auteur de l'article.