Épée dite Épée de Castillon, milieu du XVe s.

Fer (monture), Acier forgé (lame)

Longueur totale 94 cm, poids 1150 gr

Fusée : L. 9 cm, l.1,5 cm à 2,5 cm

Monture L.15 cm

Pommeau : diamètre 6,5 cm

Lame : L. 78 cm, l. 5 cm

Garde : envergure 15,5 cm

Position du centre de masse (par rapport à la croisée) : 8 cm

Marque d’atelier insculptée près de l’arête centrale de la lame au recto et au verso

Provenance : Vente aux enchères Fischer Kunst-und Antiquitätenauktionem (Lucerne, Suisse) le 11 septembre 2015 (lot 1128). Avant : Vente Christie's de Londres en 1981

Participation de l’Association des Amis du musée d’Aquitaine pour le règlement des frais d’acquisition (20% du prix) lors de l’achat de l’œuvre par la Mairie de Bordeaux aidée par les subventions du FRAM et du Fonds du Patrimoine.

Inv. 2016.1.1

 Epée

 

C’est une découverte fluviale fortuite qui est à l’origine de la mise au jour de cette épée, récemment acquise par le musée d’Aquitaine avec la participation de l’Association. En 1973, un ensemble d’environ 80 épées, dont certaines possédant encore leur fourreau, est retrouvé dans la Dordogne, aux environs de Castillon lieu du dernier combat de la Guerre de Cent Ans, le 18 juillet 1453. Ces armes étaient transportées dans des coffres, sur une barge qui avait fait naufrage et leur trouvaille resta secrète jusqu’à la vente de six épées à Genève en 19771. Malheureusement dispersées en ventes publiques, ces épées appartiennent, dans leur grande majorité, à des collectionneurs privés. Quelques exemplaires sont cependant conservés dans des collections publiques : deux épées sont dans les collections du musée de l’Armée de Paris (J 21592, 22111), une est à la Wallace Collection de Londres (A.462), quatre épées et un fauchon sont conservés au Royal Armouries Museum de Leeds (IX 1787, IX 2225, IX 2638, IX 3683 et IC 5409). Mais les exemplaires répertoriés sont assez nombreux pour que le britannique Ewart Oakeshott ait pu établir une classification typologique spécifique, à l’intérieur même de cet ensemble.


Si des traces de corrosion, dues à la longue immersion dans la Dordogne, affectent en certains endroits sa structure, l’épée apparaît cependant en très bon état de conservation. Selon Fabrice Cognot2, « si l’objet se retrouve rapidement recouvert par la vase, en l’absence de gravier, bulle d’air ou autres phénomènes pouvant permettre l’arrivée d’oxygène, les réactions chimiques se produisant entre les éléments contenus dans le milieu, et la couche de corrosion qui se forme sur sa surface résultent parfois en la production d’une pellicule extrêmement résistante d’oxydes qui empêche toute corrosion interne ultérieure ». Cette arme semble avoir été relativement préservée des dégradations.

schéma

 

L'imposant pommeau discoïdal est chanfreiné, en son centre s’ouvre un évidement destiné à recevoir un décor rapporté tel un disque de métal ; plus rarement, il pouvait abriter une relique. Conçu à l’origine pour empêcher l’arme de glisser de la main, il équilibre la lourde lame, jouant le rôle de contrepoids lors du maniement de l’épée.

 La soie, étroit prolongement brut de la lame, est de forme triangulaire et va en s’amincissant pour traverser le pommeau. Au-dessus, elle est matée par un rivet pyramidal faisant saillie qui solidarise la lame à la monture. A l’extrémité inférieure du pommeau, le manque de matière a été comblé par un matériau synthétique lors d’une restauration. Pour une meilleure préhension, la soie était recouverte d’une poignée en matériau périssable qui a disparu. Ordinairement en bois, la fusée était collée sur la soie et revêtue de cuir, d’anneaux de métal ou de fils de fer tressés.

La garde qui permet de garder la main en place et de parer les coups de l’adversaire, est simple et offre un schéma cruciforme. Sans écusson, de section hexagonale, elle s’élargit en son centre marqué par une arête et est percée d’une cavité faite pour recevoir la soie.Les quillons s’arrondissent à leur extrémité, pour se recourber à angle droit vers la pointe.

La lame, de forme triangulaire et de section losangique, est renforcée par une forte arête médiane jusqu’à son faible, à hauteur de la pointe. On relève une marque d’atelier apposée de façon identique sur les deux faces de la lame, sur son tranchant droit, près de l’arête, à environ 22 cm de la garde.

  Pommeau  Garde Soie - pommeau

Cette lame aiguë, conçue pour transpercer, se place dans la longue évolution de l’armement et des techniques de combat. Jusqu’à la fin du XIVe s, la plupart des épées sont conçues pour une escrime de taille privilégiant les tranchants de la lame. Au cours du XIVe s, l’équipement du chevalier évolue avec l’adoption de protections rigides, l’armure de plates, et les coups de taille ne suffisent plus ce qui explique l’apparition de l’épée d’estoc (pointe). Sa lame effilée est conçue pour percer, pénétrer dans les points faibles de l’armure pour disjoindre les pièces et blesser le chevalier. La lame s’allonge, devient pointue, l’arête médiane remplace la gouttière et le pommeau s’alourdit pour contrebalancer le poids de la lame.


Cette épée, destinée principalement à l’estoc tout en conservant d’excellentes qualités de taille, entre dans l’un des types de la classification générale d’Ewart Oakeshott. Prenant la suite chronologique de Jan Petersen, Ewart Oakeshott classe les épées du Xe au XVe s en types (X à XXII) principalement en fonction de la silhouette et de la section de la lame. Il propose une typologie séparée pour les pommeaux (de A à Z) ainsi que 12 styles de gardes. Cette épée possède les caractéristiques du type XV : une lame triangulaire à tranchants droits et section losangique à pans plats ou concaves, à pointe prononcée. Si ce type apparaît dès la fin du XIIIe, son usage se développe aux XIV et XVe s et disparaît au début du XVIe s.

Il est plus difficile de catégoriser le pommeau et la garde qui n’appartiennent pas à des types purs. Si la garde se rapproche du style 8, elle n’en possède pas l’écusson. Quant au pommeau, son volume l’apparente au type globulaire R mais les rebords talutés l’en différencient.

A l’intérieur même du groupe d’épées retrouvées près de Castillon et connues à ce jour, l’épée du musée d’Aquitaine appartient au groupe A, caractérisé par un pommeau en forme de disque, des quillons assez longs repliés vers la lame et une lame large.

marque d'atelier La marque d’atelier insculptée près de l’arête des tranchants se retrouve identique sur une l’épée de la Wallace Collection (A462) ainsi que sur un exemplaire conservé dans à une collection privée et publiée par E. Oakeshott3. Sir James Mann4 cite encore un autre exemple présentant une marque similaire et autrefois dans la collection Laking. L’arme a été publiée par le collectionneur, Sir Guy Francis Laking5 ainsi que par Alan Williams6.

Selon le Dr. Stephan Mäder, expert lors de la vente de notre épée par la Galerie Fischer7, cette marque présenterait des ressemblances étroites avec les signes des tailleurs de pierres des XIVe et XVe s mais actuellement, aucune étude ne permet de préciser ce rapprochement.

 A quelle date, pour qui et dans quel pays a été fabriquée cette épée ?

Si leur seule découverte à proximité de Castillon ne signifie pas que les armes aient un lien direct avec la bataille, leurs caractères typologiques correspondent cependant bien à cette période de la moitié du XVe s et peuvent se placer dans la fourchette chronologique 1425-1460.

Nous ne savons pas à qui appartenaient ces armes. Deux hypothèses ont été avancées. Selon Olivier Renaudeau8, les épées auraient été embarquées sur une barge destinée à ravitailler l’une des deux armées, française ou anglaise, au moment des derniers combats de la guerre de Cent Ans. Pour Fabrice Cognot9, il s’agirait d’une partie du butin pris par les Français après leur victoire.

 Où a-t-elle été fabriquée ?

Seule l’identification de la marque d’atelier permettrait de préciser l’origine de notre épée. Les armes sont au centre d’échanges culturels et économiques complexes, les lieux d’extraction du minerai, les ateliers de transformation et d’assemblage sont différents. Dans une même arme, lame et garde pouvaient avoir des origines différentes. Pierre Contat10 nous rappelle que la réputation de certains forgeurs d’armes (Solingen, Milan, Tolède...) était telle que les fourbisseurs pouvaient leur commander des « faisceaux » de lames nues pour y monter la garde.

 

L’épée peut sembler n’être qu’un outil assez commun dont l’usage premier est le combat (guerre, chasse ou tournoi) mais en réalité, elle est beaucoup plus que cela. Au-delà des nombreux symboles qu’elle matérialise ou des mythes dont elle peut être investie, elle représente le chevalier (Excalibur, l’épée du roi Arthur ; Durandal, celle de Roland ; Joyeuse, l’épée de Charlemagne devenue l’une des regalia du sacre des rois de France....). Dans Las Siete Partidas, rédigée dans la seconde moitié du XIIe s, Alphonse X le Sage, roi de Castille et Léon, établit un parallèle entre les quatre vertus que doit posséder un chevalier, force, sagesse, courage et justice et les quatre éléments de l’épée, pommeau, poignée, garde et lame.

Cette épée, qui dans notre imaginaire s’identifie à la chevalerie, conserve une partie de son mystère. Cependant le lieu et les conditions de sa découverte, son lien probable avec la dernière bataille de la Guerre de Cent Ans, son excellent état de conservation ainsi que ses qualités formelles, en font un témoin important de l’histoire de l’Aquitaine médiévale.

C.B.

Les photographies sont de l'auteur

1. Cognot Fabrice, L’armement médiéval : les armes blanches dans les collections bourguignonnes. Xe - XVe siècles. Archéologie et Préhistoire. Université Panthéon-Sorbonne - Paris I, 2013, p. 106
2. Cognot Fabrice, op. cit. p. 49
3. Oakeshott Ewart, Records of the Medieval Sword, p. 131, n° XV.5
4. Mann James, Wallace Collection Catalogues : European Arms and Armour, London, The Wallace Collection, 1962
5. Laking Guy Francis, A record of European arms and armour through seven centuries, vol. II, 1920-22, London, Bell and soons, p. 287, fig. 668
6. Williams Alan, The sword and the Crucible : a history of the Metallurgy of European Swords up to the 16th century, 2012, p. 249, n° II.B.7, fig.35
7. Mäder Stefan, Catalogue de vente de la Galerie Fisher, Antike Waffen und Militaria, 10. Und 11. September 2015, Luzern, 2015, p. 48-49, n° 1128
8. Chevaliers et bombardes. D'Azincourt à Marignan, 1415-1515, catalogue d’exposition, Musée de l’Armée du 7 octobre 2015 au 24 janvier 2016, Paris, Gallimard / Musée de l'armée, 2015, p.197, n°43
9. Cognot Fabrice, op. cit. p. 106
10. Contat Pierre, "Recherches sur quelques épées du XVe s conservées en Valais" in Annales valaisannes, 1960, p. 625-648, p. 643 

Bibliographie

Alfonso X el Sabio, Las Siete partidas del rey don Alfonso el Sabio, Paris, Rosa Bouret y Cia, 1851, t. II, p. 221, titre XXI, loi IV.

Chevaliers et bombardes. D'Azincourt à Marignan, 1415-1515, catalogue d’exposition, Musée de l’Armée du 7 octobre 2015 au 24 janvier 2016, Paris, Gallimard / Musée de l'armée, 2015.

Cognot Fabrice. L’armement médiéval : les armes blanches dans les collections bourguignonnes. Xe - XVe siècles. Archéologie et Préhistoire. Université Panthéon-Sorbonne - Paris I, 2013.

Fischer, Antike Waffen und Militaria, 10. und 11. September 2015, Luzern, 2015, p. 48-49, n° 1128.

Laking Guy Francis, A record of European arms and armour through seven centuries, vol. II, 1920-22, London, Bell and soons, p. 287, fig. 668.

L’Épée. Usages, mythes et symboles, catalogue d’exposition, Musée de Cluny-Musée National du Moyen Age du 28 avril au 26 septembre 2011, Paris, RMN, 2011.

Mann James, Wallace Collection Catalogues : European Arms and Armour, London, The Wallace Collection, 1962.

Martial de Paris, dit d'Auvergne, Les Vigiles de Charles VII, fin du XVe s.

Oakeshott Ewart, Records of the Medieval Sword, Woodbridge, 1991, p. 128 et 131.

Oakeshott Ewart, The Sword in the Age of Chivalry, The Boydell Press, Woodbridge, 1997.

Williams Alan, The sword and the Crucible : a history of the Metallurgy of European Swords up to the 16th century, 2012, p. 249, n° II.B.7, fig.35.